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Archive mensuelle de janvier 2013

Débats au Canada sur la création d’une instance nationale de déontologie

En apparence, c’est Byzance. Le Canada possède cinq conseils de presse (CdP) régionaux[1].  Mais la profusion n’est qu’un leurre.

En 2011, ils étaient encore six. Après vingt-sept ans d’existence, le CdP provincial du Manitoba a cessé ses activités faute de participants et de moyens : les cinquante publications qui le finançaient ont retiré leurs subventions. C’était un modèle du genre, créé pour bloquer une tentative de régulation gouvernementale, avec une représentation paritaire de représentants de la presse et de la société civile, sous la présidence d’une personnalité indépendante[2].  Mais il était entré en hibernation prolongée, deux plaintes seulement en 2011, invisible, inexistant. Un véritable suicide !

Le CdP de l’Ontario vit encore, mais après avoir subi le retrait du groupe Sun Media[3] en juillet 2011, en raison d’un fonctionnement jugé trop « politiquement correct ». Le conseil a toutefois reçu plus de 100 plaintes en 2012 ; la majorité concernait des erreurs factuelles, des critiques déloyales, un manque d’équilibre dans les reportages ; la plupart des plaintes se sont soldées par une médiation et la négociation d’un rectificatif ou d’excuses[lire ici].

Sur le blog du CdP des provinces de l’Atlantique, le menu est appétissant : un code, une procédure de dépôt de plainte, des personnalités respectables, mais rien à déguster [ici], pas de rapport annuel, pas de comptes rendus. Il y a quelques années déjà, on avait constaté sa mort clinique. En Alberta, à peine mieux, aucune donnée statistique sur les plaintes traitées. Début 2012, le Edmonton Journal a quitté cette institution « édentée »[ici]. Enfin, la Colombie Britannique : une seule plainte traitée en 2012…

A l’inverse, le Conseil de presse du Québec (fondé en 1973) fonctionne. Organisme tripartite formé de représentants des journalistes, des entreprises de presse et du public (une voix de plus), il est financé essentiellement par les médias et par le gouvernement[4]. Critiqué pour certaines décisions « arbitraires », en proie à une crise en 2008-2009 avec le retrait de diffuseurs privés[5] et la démission du président Raymond Corriveau, le CdP du Québec a le mérite d’être actif et très présent dans la vie médiatique de la Belle Province. Sur son site, près de deux mille décisions prises depuis sa création. Les conseils anglophones refusent par principe le financement gouvernemental où ils voient une menace d’intervention du politique ; cependant il n’y a aucune trace d’ingérence à ce jour au Québec[6]. Le financement public ajoute une certaine stabilité à l’institution. Une fois n’est pas coutume, la francophonie est en pointe sur la déontologie des journalistes.

Quel avenir ? Chercheurs et professionnels, réunis en novembre 2012 par le « Centre d’études sur les medias » de Montréal, constatent que ce système des conseils provinciaux, quasiment inconnu du public (Québec mis à part) et trop lent, a vécu. On propose un conseil de presse national couvrant l’ensemble des médias et la totalité du pays, surtout pour répondre à des changements fulgurants et aux nouveaux problèmes, recevoir les plaintes du public relatives à Internet et établir des règles déontologiques pour le journalisme en ligne[7]. A supposer qu’il reste uniquement financé par les médias eux-mêmes, sa surface nationale lui donnerait les moyens nécessaires[ici].

Didier EPELBAUM

 


[1] Ontario, Québec, Canada atlantique, Alberta et Colombie Britannique.

[2] John Cochrane, ancien patron d’une radio et d’un journal, le Winnipeg Sun, qui couvrait 80% des frais de fonctionnement du Conseil.

[3] Propriétaire de plusieurs quotidiens « tabloïds », filiale du groupe Québecor.

[4] Le conseil est financé par les entreprises de presse membres (60 %), par les fonds de placements lui appartenant (16 %), par la Fédération professionnelle des journalistes (2,5 %) et par le gouvernement du Québec via le ministère de la culture et des communications (22,5 % non récurrent).

[5] Dont TVA, TQS, Astral et Corus.

[6] Lisa Taylor, enseignante à l’Ecole de journalisme de l’université Ryerson (Toronto).

[7] Ivor Shapiro, directeur de l’école de journalisme de l’université Ryerson.

Les ambitions déontologiques du CSA : une pression sur les chaînes de radiotélévision

par Yves AGNÈS

« La nature a horreur du vide ». L’aphorisme d’Aristote a trouvé ces dernières années une illustration inattendue… en matière de déontologie journalistique. En l’absence d’une instance voulue par la profession et concernant tous les médias, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a progressivement établi son influence.

Le CSA, créé en 1989, a commencé dès 1991 à s’occuper des contenus informatifs dans l’audiovisuel, lorsque le débat déontologique est remonté à la surface avec notamment la Guerre du Golfe. Il avait à cette époque réuni les directions des chaînes pour en débattre. Les journalistes, interrogés par sondage, s’étaient unanimement déclarés « contre », par principe, les recommandations que pourraient faire le CSA. Les journalistes et leurs organisations représentatives n’ont en effet pas admis qu’une autorité désignée politiquement, fût-elle indépendante, pouvait avoir une légitimité à intervenir sur ces contenus.

Nouvelle tentative en 1995 après les attentats terroristes du RER, dont le traitement médiatique avait provoqué une déclaration vigoureuse du président de la République Jacques Chirac. TF1 et France 2 sont appelées à des efforts de rigueur. Dans une interview à l’éphémère quotidien Infomatin, le président du CSA, Hervé Bourges, précise curieusement: « Nous ne sommes pas responsables de la déontologie, qui relève de la responsabilité éditoriale de chaque chaîne et de la conscience de chaque journaliste. Nous sommes là pour veiller à l’honnêteté de l’information et à ce que liberté et responsabilité soient correctement conjugués ». Qu’est-ce que la déontologie, sinon l’exercice de la responsabilité professionnelle à l’égard du public ?

Un corps de doctrine

Cette « honnête de l’information » que le CSA doit faire respecter est une notion juridique aux contours flous, et rien n’en définit officiellement, encore aujourd’hui, l’application. Mais elle est essentielle : le Conseil constitutionnel l’a en effet validée comme « un impératif à valeur constitutionnelle »[1]. A partir de 1997, par le truchement des cahiers des charges et des conventions qu’il fait signer aux chaînes publiques et privées, le CSA va définir des règles et installer la déontologie dans la durée. Les cas qui se présentent à lui, qu’il soit saisi d’une plainte ou s’autosaisisse, sont traités en assemblée générale et constituent peu à peu une jurisprudence.

Mais tout cela reste dans l’ombre pendant plusieurs années. D’autant que le successeur d’Hervé Bourges, Dominique Baudis, n’en fait pas une priorité, déclarant par exemple en février 2004, dans une sorte d’aveu d’impuissance, que « le CSA n’est pas une académie de l’audiovisuel. Il n’a pas vocation à donner des cours de déontologie ». C’est que l’autorité de régulation a en pratique peu de pouvoir. Aujourd’hui encore, les interventions auprès des chaînes (« mises en garde », « mises en demeure », et même sanctions financières) n’ont que peu d’effet et n’empêchent pas les récidives. lire à propos des relations CSA/Journalistes

Les choses vont toutefois prendre davantage d’ampleur, toujours dans la discrétion, à partir de janvier 2007. Michel Boyon remplace Dominique Baudis à la tête de l’instance, le journaliste Rachid Arhab devient l’un des neuf « sages ». Il se voit bientôt confier le dossier « déontologie » ; pour la première fois, un membre du CSA en devient le porte-drapeau. Les interventions du conseil ont dès lors davantage d’écho (au sein des chaînes, et déjà sur la Toile…) et le CSA va préciser et étendre son rôle en la matière, qu’il a exposé depuis sur son site public[2]. Sous couvert de ces définitions, c’est une sorte de doctrine que possède aujourd’hui l’instance de régulation, autour de six têtes de chapitre : respect de la dignité de la personne humaine ; sauvegarde de l’ordre public ; lutte contre les discriminations ; honnêteté et indépendance de l’information ; traitement des affaires judiciaires ; respect du droit à la vie privée. Des têtes de chapitre et des règles qui renvoient essentiellement au respect par les chaînes de la législation, mais aussi à des comportements de nature purement déontologique, dérivés des principes généraux d’honnêteté et de pluralisme.

Réguler les contenus sur Internet ?

Le candidat François Hollande et son parti n’ont pas caché, avant les élections présidentielle et législatives, leur ambition de réformer le CSA. Sur deux points en particulier : le mode de nomination des PDG de l’audiovisuel public et le mode de désignation des « neuf sages ».

Sur le premier point, il s’agit de restituer ce rôle à « l’autorité indépendante », qui en avait été privée, sous l’ère Sarkozy, après près de vingt ans de mise à distance (relative) de l’exécutif. Sur le second, il s’agit de faire en sorte que le mode de désignation des membres du CSA ne soit plus considéré comme un acte politique de la majorité au pouvoir, donc de renforcer l’indépendance du conseil ; l’idée a été avancée de les faire désigner par consensus au sein des commissions des affaires culturelles de l’Assemblée nationale et du Sénat.

A été envisagée aussi la possible fusion du CSA et de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP) ; les présidents des deux instances, pas du tout convaincus par cette perspective, ont rendu chacun un rapport sur ce sujet en octobre 2012. Il semble aujourd’hui que la prudence soit de mise sur ce sujet complexe au sein du gouvernement. Quoi qu’il en soit, le rapport du président Michel Boyon avance vers une voie évoquée depuis plus d’un an en interne : « la nécessaire régulation des contenus audiovisuels sur Internet », pouvant aller dans l’esprit de certains jusqu’au contrôle de la déontologie sur l’ensemble de la Toile…

Ainsi, d’une institution chargée de distribuer des fréquences et de veiller au respect des lois, est-on peut-être en train de passer, si l’on n’y prend garde, à une instance de régulation déontologique de tous les contenus de l’information en France. Car, si le « principe à valeur constitutionnelle » d’honnêteté de l’information a été édicté par le Conseil constitutionnel en référence à l’audiovisuel, on voit mal comment il ne pourrait pas, s’il était sollicité, l’étendre aux autres supports médiatiques, presse écrite et Internet. D’autant que le système médiatique ne fait plus qu’un et ne dissocie plus les vecteurs : de très nombreuses entreprises d’information diffusent à la fois textes, sons et images et les comportements du public sont ceux de « consommateurs multimédias ».

Régulation, liberté de la presse, démocratie

Aussi faut-il clairement poser la question : les Français ont-ils besoin d’une « régulation » de l’information, organisée administrativement ? Ou ne vaut-il pas mieux, pour garantir tout à la fois la liberté de la presse et la qualité de cette information, miser sur une « autorégulation » ? Ou, mieux et comme le propose l’APCP et d’autres, une « co-régulation » entre des représentants de la profession et des représentants du public, avec une instance unique pour tous les médias et tous les journalistes professionnels ? Si les entreprises médiatiques ont dû se plier, bon gré mal gré, à la législation leur imposant un contrôle, les journalistes ont toujours contesté sa légitimité en matière d’éthique professionnelle. Dit plus crûment, démocratie et régulation sont-elles bien compatibles ?

La question du temps de parole dans l’audiovisuel a fait couler de l’encre lors de la dernière campagne présidentielle. A juste titre, car le système mis en place n’a pas abouti à une meilleure qualité du débat et à un réel respect du pluralisme. Les médiateurs de presse[3] ont eux aussi réagi, forts des critiques reçues, par une « tribune libre » publiée dans Le Monde du 13 mars 2012, dans laquelle ils jugeaient les règles que le CSA a la charge de faire respecter « inapplicables et discutables ». Discutables, écrivaient-ils notamment, « parce que ce dispositif ne s’applique qu’à quelques uns. La totalité de la presse écrite, l’ensemble des sites Internet et les réseaux sociaux, et même certaines télévisions les plus en lien avec la chose politique comme Public Sénat ou LCP AN ne sont pas astreints à ces règles d’égalité ». Discutable donc, car on crée une inégalité en voulant rendre effective une autre égalité…

Cet exemple montre qu’en matière de déontologie journalistique (l’équité en fait partie) la situation actuelle pèche par son incohérence. D’un côté un CSA, organe de régulation, qui édicte ses propres règles et tente d’élargir son pouvoir. De l’autre, le vide. Créer une instance réellement indépendante (mais qui pourrait être reconnue par le législateur) et chargée, seule, de la déontologie du journalisme pourrait permettre de combler ce vide, de mettre un terme à l’incohérence, d’aller vers plus de démocratie.

Des questions à poser notamment au CSA « relooké » récemment, puisque Olivier Schrameck, un proche de Lionel Jospin et du président de la République, en est le nouveau président, tandis que Alain Méar et Rachid Arhab ont été remplacés par les deux journalistes Memona Hintermann-Affejee (France 3) et Sylvie Pierre-Brossolette (Le Point). Y.A.

voir l’intégralité de bulletin n°24 de l’APCP


[3] Il existe en France une dizaine de médiateurs dans des gros médias, écrits et audiovisuels. Ils se réunissent au sein d’un club créé en juin 2006.

 

Baromètre du Populisme : les journalises coupés des réalités ?

Le Monde publie ce 24 janvier un sondage* réalisé par Ispos, en liaison avec la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof,  sur les attitudes « populistes » des français. Son chapitre 5 est consacré à la perception des médias et des journalistes. Ils  n’ont clairement pas la cote. Le désamour des français, pour ne pas dire plus,  se lit sans ambigüité dans cette partie du sondage. Les questions sont brutales et les réponses tout autant. Il en ressort une appréciation plus noire et plus critique des français sur leurs médias que celle traduite par le Baromètre annuel La Croix Tns Sofres. lire ici La formulation plus directe des questions peut expliquer cette différence. Répondre en ligne et pas en face-à-face autorise peut être aussi  un certain défoulement, ou une plus grande « franchise » .

La presse ne recueille une majorité d’avis positifs sur aucun des trois thèmes abordés par le sondage : les médias font ils bien ou mal leur travail, les journalistes sont-ils proches ou non des vrais problèmes, résistent-ils ou cèdent-ils aux pressions ? Les personnes de plus de 60 ans, les électeurs du Front de Gauche et du Front National sont les plus critiques. Le « victimisation » entretenue par certains ténors de la politique joue sans doute dans ces jugements, quand on voit par exemple que 66 % des électeurs du Modem jugent que les médias « font mal leur travail ». Seul l’électorat socialiste est moins sévère, et, dans les trois tranches d’âge distinguées par Ipsos, les moins de 35 ans.

P.G.

*sondage pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof — 1016 personnes  de plus de  18 ans interrogées du 9 au 15 janvier via le panel on line d’Ipsos

Extraits du sondage Baromètre du populisme                             le sondage Ipsos


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