Le dernier conseil de presse américain va cesser ses activités

Il n’y a aura plus de conseil de presse aux États-Unis le 1er mai. Le dernier actif, celui de l’Etat de Washington, se sabordera le 31 avril. On lira en détail ici les raisons de cette décision, qui tiennent autant de l’usure des animateurs et du manque de moyens que d’un questionnement de fond sur ce que doit être la régulation éthique des médias au XXIe siècle. C’est pourtant aux États-Unis que furent rédigés dans les années 1920 certains des premiers codes de déontologie de la presse , et qu’a été analysé en 1947 l’intérêt des conseils de presse , sous la plume de Robert Hutchins, président de l’Université de Chicago chargé de réfléchir aux difficultés rencontrées par la presse avec le public. Certains estiment outre atlantique que l’espace internet est tellement ouvert et contradictoire qu’il permet une régulation éthique par le public sans qu’il y ait besoin d’institution ad hoc. Mais d’autres initiatives sont lancées ou en passe de l’être pour aider à la régulation ou à la co-régulation déontologique des médias à l’ère numérique.

La critique des médias est légitime et nécessaire, mais il ne faut pas tout mélanger

Le débat sur le contenu de l’information est nécessaire. Chaque citoyen, chaque groupe, peut et doit s’interroger sur la façon dont il est informé. C’est une des conditions  de la démocratie. Ces derniers mois, ces légitimes questionnements tournent à la mise en accusation systématique. Souvent en mélangeant beaucoup de choses, par calcul ou par ignorance.

Ainsi liberté d’expression et liberté d’information. La première est clairement définie dans l’article 19 (1) de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 comme le droit de l’individu à exprimer une opinion. Mais être journaliste ce n’est pas simplement user de cette liberté d’expression. C’est prendre la parole dans l’espace social en respectant des valeurs qui sont la recherche de la vérité, l’exactitude, l’indépendance, l’impartialité, le respect du public et la responsabilité. Cela exclut du champ journalistique rumeur, spéculation, désinformation, qui en revanche font les belles heures des libres expressions. « Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres », nous rappelle la maxime de Beaumarchais. Et la distinction entre faits et opinions est essentielle, comme le soulignait Hannah Arendt  : « Les faits sont les matières des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts, et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité des faits » (2). Certains invoquent alors le pluralisme pour justifier leur colère. Là aussi les contresens abondent. Le pluralisme n’est pas l’expression dans un même titre de toutes les opinions. Il est dans la plus grande diversité possible des sources accessibles pour le public. Il est ainsi mieux assuré dans le paysage audiovisuel depuis la fin du monopole de diffusion (1982). La loi charge le CSA d’assurer une offre pluraliste à  travers les autorisations d’émettre. Les conventions ou cahiers des charges des diffuseurs reprennent da façon plus ou moins impérieuse cette notion. A titre d’exemple, le cahier des charges de Radio France lui fait un devoir d’ « assurer l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion (…) et l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information » (3). Et encore cela ne signifie-t-il pas qu’il faille ouvrir l’antenne à n’importe quel propos : certains ne sont pas des opinions, mais des délits définis par la loi.

Ne pas critiquer la ligne éditoriale au nom de la déontologie

Il faut aussi distinguer information et communication. Les lignes bougent partout et le mélange des genres gagne. Plus que jamais Information et communication doivent  être clairement séparées. L’une et l’autre portent des faits à la connaissance du public. Pour la première dans le seul but d’informer ce public de la façon la plus neutre et la plus complète possible, afin qu’il se fasse sa propre opinion. Pou la seconde dans un but intéressé, commercial, électoral, d’influence. La communication sert un intérêt particulier quand l’information est au service de l’intérêt général.

Il y a enfin souvent  confusion entre ligne éditoriale et déontologie. L’accusation de non respect de la déontologie est à la mode. Homme politique confronté à un sujet délicat voire objet d’une enquête, citoyen choqué par le contenu d’un journal télévisé, commentateur d’un article en ligne en désaccord avec ce qu’il vient de lire, tous ont facilement le rappel à l’ordre déontologique à la bouche ou sous la plume. Mais bien souvent, il n’y a pas viol des règles professionnelles du journalisme. Il s’agit plutôt de l’expression de la ligne éditoriale du journal, c’est-à-dire du libre choix pour une rédaction de traiter tel sujet sous tel angle et de s’abstenir de traiter tel autre. Il est parfaitement loisible de dénoncer ce choix, et d’argumenter pour critiquer cette ligne éditoriale. Chacun le fait au nom de ses propres choix, qu’il doit assumer sans avoir besoin d’invoquer la déontologie du métier de journaliste. Certains estiment même que les médias n’informent pas les citoyens de la réalité du monde, qu’ils sont les « chiens de garde » d’un système global qu’ils combattent. D’où leur critique, parfois radicale, du contenu des médias. Cette approche va le plus souvent au-delà du rappel de règles déontologiques. Elle relève d’une lecture politique de la société et de ses acteurs qui est, qu’on la partage ou pas, légitime. Pierre Ganz

(1) « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

(2) « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

(3) : voir ici : http://www.acrimed.org/article4276.html

(4) Article 4 du cahier des charges de Radio France http://espacepublic.radiofrance.fr/sites/default/files/cahier_des_charges_Radio_France.pdf

 

 

A propos des « selfies » de journalistes : se mettre en scène, une forme de marketing

par Sophie Jehel , Maître de Conférence à l’Université Paris 8 – Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation

La crise de la presse pourra-t-elle favoriser en France l’émergence de processus déontologiques que la profession a contourné pendant plus d’un siècle ? On le souhaite vivement. Elle fait cependant avec la même ardeur vaciller les frontières entre journalisme, autopromotion et tourisme culturel, qui sont un des repères déontologiques.

La même semaine, Libération se voyait acculé par ses actionnaires à se transformer en Libeland, projet rejeté par la rédaction comme menaçant l’essence même de la position du journalisme, alors qu’au Monde, la rédaction soutenait Thomas Wieder qui s’était adonné à une récréation « selfiste » sur son compte Twitter, malgré le caractère professionnel de ce dernier. Il avait pris la visite dans le bureau ovale de la Maison Blanche pour une promenade touristique et semblait fier de se montrer à ses « followers » au pupitre du porte-parole d’Obama.

Les réactions des internautes et des confrères d’autres journaux ont été dans l’ensemble très négatives. L’irruption de comportements « potaches » de la part d’un journaliste politique a choqué. L’identité du journal en était aux yeux de ses lecteurs menacée. Cela fait pourtant vingt ans que, par petits à-coups, cette identité est malmenée ou transgressée, sous la pression financière. On n’a pas oublié les « Une » du journal sur Le Loft… Un nouveau tabou a-t-il été franchi ? Le marché adore la transgression, et si le public traditionnel du Monde a grincé des dents, le selfie a réussi son buzz bien au-delà de ce cercle.

Des propos à mi chemin entre communication et journalisme

Les chartes déontologiques des journalistes mettent l’accent sur leur responsabilité et leur imputabilité, sur la qualité de l’information qui justifie la qualité de journaliste, et notamment sur la séparation claire entre communication et journalisme. Le directeur délégué des rédactions et les community managers du Monde ont reconnu que le journaliste aurait dû éviter l’envoi de ces photos. Mais point de sanction en vue. La rédaction le soutient contre le « bashing » que son geste a suscité et lui pardonne sa « légèreté » selon le terme qu’il a lui-même employé. C’est que le statut des propos tenus sur les comptes des réseaux sociaux des journalistes est loin d’être clair : ou plutôt clairement à mi-chemin entre communication et journalisme. Pour occuper le terrain des réseaux sociaux, les journalistes ont tendance à personnaliser l’information. Le dérapage est alors imminent, le mélange des genres recherché. C’est lui qui crée un sentiment de proximité avec l’internaute utile au marketing, ce que confirment les community managers lorsqu’ils déclarent : « Pour y voir une insulte au journalisme, il faut être persuadé que les journalistes sont des robots ou des héros de série ».

Il ne faut sans doute pas en rester là. Si ce selfie a été possible, c’est que cela fait bien longtemps en France que des journalistes de télévision se sont auto-starisés, adoptant des postures de surplomb par rapport aux politiques, ou se cadrant au centre de la scène dans des reportages. Si le journaliste, notre intermédiaire auprès du politique, n’hésite plus à poser, décontracté, comme au milieu d’une bande de copains, devant Hollande et Obama,  c’est qu’il répond aussi à une demande commerciale, la contrainte de l’audience étant encore plus vive sur le web. Mais le public, le public citoyen, celui qui considère le journaliste comme un des acteurs essentiels de l’espace public démocratique, se sent troublé. Et sur le web, le trouble peut déclencher des vagues.

Sophie JEHEL

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