En Belgique, deux démonstrations du rôle d’un conseil de presse

Le conseil de presse est de plus en plus incontournable dans le paysage médiatique de Belgique. On devrait dire les conseils de presse, puisque, fédéralisme oblige, il y a deux organes indépendants de régulation en Belgique, le Raad voor de Journalistiek flamand et le Conseil de Déontologie Journalistique francophone. Deux affaires ont  ces dernières semaines validé leur nécessité.

La plus importante symboliquement est certainement la décision fin octobre de la Cour d’appel de Bruxelles. Elle avait à se prononcer sur la demande du journaliste Eric Verbeeck : son site Morsum-Magnificat avait fait l’objet d’un avis négatif du Raad voor de Journalistiek (RvdJ) saisi d’une  plainte d’une personnalité locale. Ce journaliste  avait déjà été blâmé à  deux reprises par le RvdJ, pour conflit d’intérêt et pour atteinte à la vie privée. Il n’avait pas apprécié la publication de ces premiers avis sur le site du RvdJ. Il avait donc en 2009 saisi un tribunal pour obtenir l’interdiction de publication de ce nouvel avis. Pour lui, le conseil de presse flamand était juridiquement incompétent à donner un avis sur son article, puisqu’il n’était pas journaliste professionnel et que ce conseil n’avait pas été établi par la loi. Le tribunal lui a donné raison le 24 juin 2009, infligeant en sus une contrainte de 5000 euros par publication si le Raad voor de Journalistiek ne respectait pas cette interdiction de publier son avis. Ici l’analyse de cette décision (en flamand)

 Validation du rôle d’un conseil de presse

 Cinq après, la Cour d’Appel de Bruxelles vient d’inverser la décision. Elle fonde son analyse sur le droit de la liberté d’expression et l’importance de l’autorégulation par les médias. Elle estime que le conseil de presse a le droit de s’exprimer publiquement sur les questions de déontologie. Son arrêt ne se limite pas à un rappel du respect absolu de  la liberté d’expression. Il précise le rôle social du conseil de presse qui «vise un journalisme de qualité », qui  représente et défend « l’éthique journalistique » et formule « des lignes directrices déontologiques pour la pratique journalistique». La cour d’appel de Bruxelles ajoute enfin que le conseil de presse est fondé à exprimer un avis sur tout ce qui est concerne les « pratiques et les contenus journalistiques » quelque soit le support et le statut de l’auteur. Ici le communique du RvdJ (en flamand)

Le Conseil de Déontologie Journalistique  francophone se réjouit de cette validation du rôle et de l’importance de l’autorégulation en matière d’éthique des médias. Il s’en estime d’autant plus conforté que « la situation du CDJ est encore plus claire [que celle du RvdJ] puisqu’un Décret du Parlement de la Communauté française et un autre du Parlement de la Communauté germanophone établissent sa légitimité ».

Quelques jours plus tard, ce même CDJ n’a pas hésité, peut être fort de cette légitimité indirectement validée par cet arrêt, à répondre publiquement à une tribune signée par deux avocats.

 Menaces sur l’investigation journalistique

Leur colère a été provoquée par le contenu de certains médias dans la couverture du dernier feuilleton de la vie publique belge : la mise en cause de Jean Charles Luperto, une  importante personnalité politique wallonne, pour outrage public aux mœurs en présence de mineurs. Outrés par ce qu’ils ont lu – et qui a conduit selon eux  l’élu à démissionner de ses mandats pour, selon la formule habituelle, « se consacrer à sa défense »  - les deux auteurs se prononcent en faveur de l’instauration d’un embargo sur les enquêtes policières et judiciaires, embargo qu’ils veulent « verrouillé par des sanctions d’une extrême rigueur ». Et ils concluent leur réquisitoire par l’affirmation  que « la liberté de la presse est devenue une putain. »

L’expression a fait parler. La réplique est venue notamment du président du Conseil de déontologie journalistique. Journaliste confirmé aujourd’hui patron d’une télévision privée, Marc de Haan récuse dans sa contre tribune l’idée de contraindre les journalistes au silence sur les enquêtes en cours au nom du respect de la présomption d’innocence. Aller dans ce sens «  aurait pour effet d’empêcher l’investigation journalistique, confinant la presse à la seule vérité judiciaire » écrit le président du CDJ.

Mais il ne nie pas les dérives déontologiques, et reconnaît qu’il a parfois « honte » de ce qu’il lit sous la plume de « certains confrères qui sacrifient au buzz les nobles valeurs de notre profession« . Ces excès nourrissent « la tentation de répression de l’activité journalistique » que Marc de Haan sent monter. Il cite les prises de position de la Commission européenne sur le droit à l’oubli sur internet, qui « menacent la possibilité d’un traitement journalistique des données personnelles« , ou la volonté de certains parlementaires belges « d’élargir l’obligation légale de respect de la présomption d’innocence aux journalistes« , voire de « tout bonnement [de] les chasser des tribunaux ».

Marc de Haan répond aux polémistes que « la liberté d’expression [peut] effectivement être mise au service du mal, mais [son] absence, c’est le mal lui-même.… ». Et le président du Conseil de déontologie journalistique plaide, au nom des journalistes comme au nom du public,  pour l’autorégulation d’une profession qui ne veut pas «  laisser tirer vers le bas ses normes éthiques« . P.G.

Riche débat aux Assises du Journalisme sur le 2e rapport de l’ODI consacré aux pressions qui pèsent sur l’information

« L’information sous pressions ». Le deuxième rapport annuel de l’Observatoire de la Déontologie de l’Information annonce la couleur dès son titre au-dessus du dessin original de Plantu qui l’accompagne en couverture. Sa « veille » permanente sur les pratiques des médias et le respect des règles éthiques du journalisme, compilant 150 « alertes », révèle un accroissement des pressions qui pèsent sur l’information et sa déontologie. Il met en lumière aussi le durcissement des relations entre le public et les médias ; l’effacement accéléré et continu des frontières entre vie publique et vie privée, comme des séparations entre information, communication, publicité et partenariat ; le rôle croissant d’Internet et des réseaux sociaux ; l’importance de la gestion des relations avec les sources ; la prégnance de stéréotypes

De ce copieux rapport – il est ici – on soulignera, comme le président de l’ODI Patrick Eveno lors de sa présentation aux Assises Internationales du journalisme à Metz, les faits saillants de l’actualité 2014 : les violences dans le débat public, y compris contre des journalistes, le sous-traitement des élections européennes, les atteintes au droit à l’image ou les « affaires financières »… L’actualité de la question déontologique n’a pas diminué d’intensité, bien au contraire. Elle a aussi épousé les évolutions sociales, et sous les appellations anglo-saxonnes de « selfies », « personal branding », « native advertising », fait émerger des confusions de genres avérées ou des tendances dangereuses. Rien de neuf en revanche dans le listing des erreurs vénielles (chiffres, lieux, etc.) ou plus sérieuses (faux incendie de synagogue à Paris), voire rumeurs et falsifications, provoquant ou accompagnant suivisme et emballements : à chaque fois c’est l’absence du geste de base de vérification qui est en cause (« Ah, le simple temps de vérifier ! »).

Au chapitre positif, l’ODI relève la progression quantitative des rectificatifs et des excuses, mais aussi les rubriques de décodage, désintox ou making of. En conclusion de ses recommandations, il sollicite des pouvoirs publics la capacité de recevoir des dons fiscalement avantagés pour tenir et développer sa mission d’intérêt général.

Lors de cette présentation à Metz l’affirmation de Patrick Eveno selon laquelle « les journalistes ont pris de plus en plus la mesure de la défiance à leur égard » a été pour une part contestée dans la salle. Christine Menzaghi (secrétaire de l’ODI) a traduit les sentiments du public tels que répercutés dans des mouvements d’éducation populaire, en soulignant la perte de repères, le sentiment de confusions dans le déferlement continu d’informations utiles ou futiles, qui finissent par dresser le portrait d’un usager des médias « concerné », mais aussi « consterné ». Revenons au décryptage, à la pédagogie, au droit de suite pour rendre les choses intelligibles.

C’était aussi l’opinion du médiateur de Sud Ouest Thierry Magnol, qui a fustigé la place prépondérante de « l’anecdotique » dans les médias, tandis que Gilles Van Kote, tout frais directeur du Monde, a détaillé l’attirail déontologique dont s’est doté le quotidien pour faire face aux défis d’un changement de propriétaires et d’un changement d’époque journalistique. Ce qui n’a pas empêché la contestation de poindre depuis la salle sur l’usage des « partenariats rédactionnels » ou « opérations spéciales » du quotidien du soir. Un débat clos sur la nécessité d’exercer de façon plus collective un métier vécu comme artisanal. L’autre n’empêche pas l’un.

Présents dans la salle et intervenants passionnés et qualifiés, les responsables du conseil de presse du Québec (Guy Amyot, secrétaire général) et du Bénin (Guy Constant Ehoumi, président) ont affiché étonnement et/ou incompréhension devant les empêchements franco-français à la mise en place d’une instance de médiation face aux dérives observées.

L’ODI dira dans un an si cette absence aura été en partie compensée par un consensus grandissant sur l’utilité de sa veille déontologique, et par des adhésions encore plus nombreuses. Objectif : une information plus sûre d’elle-même et plus libre, dans laquelle le public aurait meilleure confiance. L’espoir est une nécessité. Loïc HERVOUET

Aux Assises du Journalisme, Fleur Pellerin a affirmé son soutien aux initiatives en faveur de la déontologie de l’information

Avec un texte inséré dans le programme des Assises et un message aux participants diffusé en vidéo, la ministre de la culture et de la communication s’est affirmé fermement en faveur de la déontologie de l’information. D’autant que cet engagement constitue son message principal. Qu’on en juge. « On le sait : la qualité de l’information est plus nécessaire que jamais dans un monde d’abondance. Car face à un flux continu d’informations, les repères deviennent encore plus essentiels, non seulement pour les lecteurs, mais pour la qualité  du débat public. Tant le travail du journaliste que la dynamique collective des rédactions sont un label, un rempart contre le risque de « mal-information », qu’il est vital de consolider.                         Le garant de cette qualité, c’est le journalisme. C’est la responsabilité du journalisme : dans la recherche, la vérification, la mise en forme, la transmission d’informations. Cette responsabilité, elle est d’abord éthique et c’est l’affaire de chacun. Mais dans une société démocratique, elle doit aussi être déontologique, car c’est l’affaire de tous. La remise du rapport de l’Observatoire de la Déontologie de l’Information est un moment très important des Assises. Ce rendez-vous clé a vocation à cristalliser l’échange et la réflexion sur le caractère extrêmement concret des problèmes d’éthique professionnelle auxquels sont confrontés chaque jour les journalistes. L’Observatoire constitue à mes yeux une étape précieuse vers la structuration d’une déontologie du journalisme en France. Les échanges que suscite l’Observatoire peuvent contribuer à une prise de conscience et inciter chacun à accroître sa vigilance. Cette première étape en appelle une seconde. La dynamique créée a vocation à s’amplifier, et peut constituer le socle d’une véritable autorégulation de l’information à la française. Je le souhaite pour la profession, pour l’information et pour la France. La profession n’est pas seule dans cette quête de la qualité. Elle sait compter sur l’action résolue et constante du gouvernement pour défendre et faire vivre les spécificités de la presse et des métiers de l’information dans notre pays. »

L’APCP (qui est à l’origine de la création de l’ODI) se réjouit d’une prise de position aussi nette. Fleur Pellerin a su mesurer, notamment dans le rapport de Marie Sirinelli remis le 13 février à son prédécesseur, qu’une dynamique avait émergé ces dernières années. Et ce malgré les résistances incompréhensibles d’organisations d’éditeurs, à l’encontre des positions de leurs propres structures au niveau international.    « Le garant de cette qualité [de l’information], c’est le journalisme », a déclaré le ministre. Et on a beaucoup parlé de « label » lors de ces 8èmes Assises. Face aux multiples dérives et paresses, c’est précisément ce que peut offrir une instance nationale de déontologie de l’information. Et seulement elle. Yves AGNÈS

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