Des comités d’éthique créés dans des grands médias nationaux

Deux nouveaux comités d’éthique professionnelle vont voir le jour, dans les groupes NextRadioTV (BFM, RMC…) et Canal + (i>télé). Cette dernière chaîne d’information en continu avait eu temporairement un tel dispositif à la fin des années 20001. Ces créations sont une conséquence des questions soulevées par les événements de début janvier 2015, et d’une demande du Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Il existe déjà, à notre connaissance, deux instances de cette nature. La première a été créée après l’adoption par le groupe Le Monde d’une « charte d’éthique et de déontologie », en novembre 2010 ; son comité est actuellement présidé par Daniel Lebègue, président pour la France de Transparency International. La seconde a vu le jour dans la foulée de l’actualisation de la « Charte des antennes » du groupe France Télévisions (juillet 2011). Un « comité de suivi » a vu le jour en septembre 2011, présidé depuis cette date par Didier Epelbaum (premier médiateur de France 2).

Ces structures sont très intéressantes, car on a pu observer depuis des années que l’adoption d’une charte interne ne signifie pas la fin des dérapages déontologiques. Qu’une instance de réflexion et de dialogue oblige la direction et la rédaction à en discuter est une bonne chose.  Mais cela ne rend pas moins nécessaire l’adoption d’un code national de déontologie s’imposant à tous les éditeurs et journalistes, comme d’une instance nationale de médiation et d’éthique de l’information. On a pu l’observer aussi depuis longtemps, et à nouveau début janvier, un média n’est pas seul et son public n’est pas exclusif. La sphère médiatique s’est peu à peu structurée en un système interdépendant. Des initiatives sont à prendre à chaque niveau.

1 Son fonctionnement n’a jamais été satis­faisant, et deux personnalités extérieures en avaient démissionné, le conseiller d’État Jacques Vistel et l’ancien président et direc­teur de l’ESJ de Lille Loïc Hervouet (membre de l’Apcp).   

Déontologie de l’information : la supériorité d’un conseil de presse sur le CSA

Les interventions intempestives, le 11 février 2015, du Conseil supérieur de l’audiovisuel, auprès de seize chaînes de radiotélévision, la plupart pour des manquements à « l’ordre public », ont provoqué de vives réactions à l’égard du « gendarme de l’audiovisuel » (voir Le bulletin de l’APCP n° 45, mars 2015). Ses 36 décisions de mise en garde et mise en demeure sont en effet à comparer avec les 10 décisions de même nature pour l’ensemble de l’année 2014, dont 7 seulement pour des émissions d’information et 3 pour d’autres programmes (voir à propos du  rapport 2014 du CSA ).

Ces décisions ne sont toutefois pas le fruit du hasard, y compris au regard des événements exceptionnels de début janvier. Nous avons déjà alerté les professionnels et les pouvoirs publics sur les ambitions et l’expansionnisme du CSA, qui vise à étendre son pouvoir de régulation administrative et politique à l’ensemble des médias. Aussi est-il opportun de s’interroger à nouveau sur sa légitimité à intervenir en matière de déontologie de l’information, à travers plusieurs questions.

Pourquoi les chaînes acceptent-elles la tutelle du CSA en matière de déontologie ? Elles n’ont pas le choix, en l’état actuel des choses la législation les y oblige. Le CSA possède de plus une « arme de dissuasion massive » : c’est lui qui attribue les autorisations d’émettre et leur reconduction, en même temps qu’il est chargé de faire respecter les lois en vigueur et « l’honnêteté » de l’information ». Ces autorisations passent par la signature de conventions (chaînes privées) ou cahiers des charges (chaînes publiques), dans lesquels il a introduit à partir de 1997 des règles à caractère déontologique. Soigner les rapports avec l’instance n’est pas seulement une question de morale professionnelle, c’est une nécessité administrative…

Le CSA peut-il être juge des contenus informatifs ? C’est toute la question d’une instance administrative, nommée par le pouvoir politique, qui est à la fois régulateur économique et chargé de faire respecter les bonnes pratiques en matière d’information. Une telle confusion des missions pose problème.

Quelle est la légitimité du CSA en matière de déontologie ? Le CSA est comptable aux yeux de la loi du respect de « l’honnêteté de l’information ». Notion complexe, qui n’a été définie par aucun texte – législatif ou professionnel – s’imposant aux médias et aux journalistes. Et la déontologie est par définition un ensemble de règles de bonne conduite que se donnent les professionnels eux-mêmes. Le CSA s’est arrogé à partir de 1997 un pouvoir qui ne lui appartient pas. En outre, quelle profession peut accepter d’être jugée sur son travail par une instance nommée par les autorités politiques ?

Pourquoi deux poids et deux mesures (audiovisuel vs presse écrite et en ligne) ? Les lois de 1982 puis de 1986 ont réservé un sort particulier à l’audiovisuel, à côté de la loi fondatrice de 1881 sur la liberté de la presse. D’une part pour sortir « en douceur » d’un quasi monopole d’Etat depuis la seconde guerre mondiale. D’autre part pour introduire une régulation dans l’attribution des fréquences, qui ne sont pas illimitées et doivent faire droit au principe constitutionnel de pluralisme. Mais désormais, les contenus de toute nature étant disponibles sur Internet, cette dichotomie est absurde et anachronique. Que l’on régule administrativement les fréquences, soit, pour les contenus, la contradiction est flagrante avec la loi de 1881.

Quels sont les atouts d’une instance vraiment indépendante pour tous les médias ? Ils sont multiples et répondent à toutes ces interrogations. Car une instance de médiation et de déontologie de l’information (de type conseil de presse) :

  • n’est pas nommée par le pouvoir politique;
  • n’est pas une instance judiciaire ou administrative ;
  • est un lieu de concertation entre les professionnels et des représentants du public ;
  • concerne tous les médias ayant le statut d’éditeur d’information ;
  • peut être saisie par toute personne ou groupement, et ses interventions sont gratuites (le fonctionnement est assuré par la profession, souvent avec un subventionnement public) ;
  • agit aussi comme médiateur, pour aplanir les conflits ;
  • donne des avis, pas des sanctions ; faisant appel à la responsabilité individuelle et collective, elle aide, explique, encourage, montre la voie.

Sortir de la confusion et d’une situation anormale et inadaptée est un devoir pour tous les acteurs, médias, journalistes, société civile, pouvoirs publics. Compte tenu des incompréhensions et blocages persistants, ces derniers seraient bien inspirés de prendre une initiative. Y.A.

 

 

 

 

 


 

Ménard contre Ménard : le fondateur de RSF aurait-il oublié ses combats ?

C’est la guéguerre à Béziers (Hérault) entre le nouveau maire Robert Ménard (indépendant soutenu par le Front national) et le quotidien régional Midi libre. « Robert sans frontières », comme l’appelaient amicalement naguère ses confrères journalistes, aurait-il oublié ses années de militantisme, lorsqu’il fondait et dirigeait RSF, organisation dédiée à la défense de la liberté d’expression et d’information ?

Le maire multiplie reproches virulents et droits de réponse, il dépose plainte en diffamation. En cause, semble-t-il, des chiffres contestés de manifestants, des « erreurs, inexactitudes, à-peu-près » dans les articles consacrés à l’action de la nouvelle équipe, une trop grande place accordée à l’opposition…Reproches ponctués de réponses musclées sur Twitter ou dans le journal municipal. Comme ce titre en juillet 2014 : « Minuit libre. Quand la nuit s’abat sur le journalisme ». Ou comme la publication du nom et de la photo de l’un des journalistes, particulièrement visé… Le quotidien finit par réagir vigoureusement dans ses colonnes le 3 avril 2015, évoquant une « méthode Ménard » « qui rappelle des heures sombres », et la section locale du Syndicat national des journalistes prend position le lendemain. Les journalistes réaffirment leur souci d’une information libre, et dénoncent la propagande de la mairie.

Un virage à 180°

 Les tensions entre journalistes et édiles territoriaux sont relativement fréquentes. De nombreux maires, notamment, se plaignent de ce que leur action n’est pas comprise, que la part faite à l’opposition est trop belle, etc. Beaucoup souhaitent une sorte de « droit de réplique » quasiment automatique. Peu, heureusement, se livrent à des attaques de cette nature. Notons toutefois que le maire (UDI) de Cholet (Maine-et-Loire) a traité le 16 mars une journaliste de Libération de « pétasse » devant l’assemblée de sa communauté de communes. Pas très élégant.

Dans le cas de l’impétueux Robert Ménard – dont nous avons ici même salué le combat pour la liberté d’expression et le « politiquement incorrect » dans son ancienne revue Médias (voir Le Bulletin de l’APCP n° 19, juillet 2012) -, le virage opéré à 180° depuis que le suffrage universel l’a fait maire est simplement ahurissant. On peut contester un journal ou un journaliste en respectant leur travail essentiel et leur indépendance. La démocratie bien comprise oblige au respect du rôle de contre-pouvoir des médias. Evidemment, si le poste de médiateur de presse à Midi libre n’avait pas été supprimé en 2008, et surtout si une instance nationale existait en France, ce type de tensions, normal, trouverait rapidement sa solution. Au regard de l’éthique de l’information, pas de la propagande. Bien sûr. Yves Agnès

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