Un semestre électoral marqué par un durcissement entre politiques et journalistes

Les élections municipales puis européennes du premier semestre 2014 ont apporté un fait inédit et peu anticipé dans la sphère politico-médiatique, sur fond de tensions entre médias et personnels politiques : l’arrivée au premier plan du Front national.

Comme à l’accoutumée, l’antienne « c’est la faute aux médias » a résonné sur les plateaux de radiotélévision. Dès le 26 mai plusieurs eurodéputés (PS, EELV, UDI-Modem…) ont reproché aux grands médias audiovisuels un traitement qui n’aurait pas assez abordé « le fond » et accordé trop d’importance aux eurosceptiques, à commencer par le parti de Marine Le Pen. L’ancien ministre Corinne Lepage s’était déjà alarmée pendant la campagne, sur le site Huffington Post, de ce que « les médias sacrifient l’Europe à l’audimat » et les petites formations aux « majors ». Ces reproches sont classiques et souvent justifiés. On le sait, une grande partie des responsables de rédaction, particulièrement dans l’audiovisuel, ont depuis longtemps décrété par exemple que « l’Europe n’intéresse personne »… Mais ce parti-pris a pu occulter un phénomène nouveau : le durcissement du débat public et des relations entre « politiques » et journalistes. Alors, finie la connivence et les pratiques incestueuses si souvent dénoncées par le public et les observateurs critiques des médias ? Nous en sommes loin. Il semble plutôt que la montée des antagonismes, de l’incivilité et de la violence verbale dans la société ait désormais atteint le « microcosme », qui aime par ailleurs à cultiver les manières de Janus.

Dénonciation ou  intimidation ?  

La liste est longue, en effet, depuis le début de cette année, des escarmouches et des coups de colère. L’affaire « Copé-Sarkozy-Bygmalion » révélée par Le Point explose publiquement en février, elle servira de toile de fond, son dénouement (provisoire) n’intervenant qu’au mois de juin. En février encore, Nathalie Kosciusko-Morizet accuse Le Monde d’un traitement partial à Paris, ce qui lui vaut une cinglante réplique du quotidien. Des leaders politiques posent leurs conditions pour participer à des émissions (sur France 2, Marine Le Pen ne veut pas de Martin Schultz, sur Canal+, Brice Hortefeux d’Edwy Plenel) et les chaînes s’inclinent. Jean-Vincent Placé fait un esclandre dans une émission dominicale. Christian Teyssèdre, maire PS de Rodez, boycotte une journaliste de France 3. Louis Aliot ne supporte pas qu’on enquête sur le FN et traite de « pute » une journaliste de L’Indépendant, dans un SMS qu’il lui envoie par erreur… (il s’excuse ensuite). N’oublions pas Jean-Luc Mélenchon, jamais le dernier sur ce terrain, qui par exemple tonne en avril contre BFMtv à propos des temps de parole… et se plante. Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans frontières, publie dans Libération du 27 mars une tribune : « La virulence contre les journalistes ne fait pas une politique » ; il y écrit notamment que « ce climat de dénonciation est attentatoire à la liberté de la presse, en ce qu’il procède de l’intimidation ». L’ancien patron du Centre de formation des journalistes n’a pas tort. Mais sans doute les médias et les journalistes politiques devraient-ils aussi réfléchir sur leurs productions, alors qu’ils affichent souvent un contentement de soi et une certaine suffisance, à la lisière (parfois au-delà) de l’arrogance.

 Violence verbale

Quoi qu’il en soit, les dirigeants du Front national, dès leur coup d’éclat électoral du 25 mai au soir, vont faire un pas supplémentaire : le directeur de cabinet de Marine Le Pen, Philippe Martel, s’en prend à « ces connards de journalistes institutionnels », qu’il faut désormais attaquer fort et mettre en fiches pour mieux les contrer. L’extrême droite, en fait, n’a pas attendu pour mettre en œuvre une base de données sélective sur les journalistes : la création de l’Observatoire des journalistes et de l’information médiatique (OJIM), qu’anime Claude Chollet, un ancien du GRECE, avait été rendue publique par la fondation Polémia de Jean-Yves Le Gallou, un dissident du FN, en mars 2012 (voir Le Bulletin de l’APCP n° 15). Cette agressivité verbale peut être relayée par la violence physique : le 12 juin, deux journalistes (Europe 1 et LCI) ont été molestées pendant une bousculade avec le service d’ordre du FN, à l’occasion d’un déplacement de Jean-Marie Le Pen à Nice. Est-ce une réponse du parti de Marine Le Pen à l’ostracisme et à l’agressivité journalistique dont ses dirigeants estiment avoir toujours été victimes ? En fait, le Front national est loin maintenant d’être le pestiféré de la classe politique et ses interventions dans les grands médias sont fréquentes. Le débat n’est toutefois pas clos au sein même de la profession. Il y a d’un côté ceux qui pensent que mettre en avant le FN en en parlant et en interrogeant ses leaders, ses militants et ses électeurs, est prendre un risque avec un parti « pas comme les autres », qui ne les a pas convaincus d’avoir réellement abandonné ses vieilles lunes racistes et antisémites, voire antidémocratiques et violentes. De l’autre, on trouve ceux qui estiment que le parti lepéniste joue le jeu de la démocratie, qu’il représente un sixième à un quart de la population selon les scrutins, que lui aussi a le droit d’exprimer ses options, que l’en empêcher lui donne des armes supplémentaires et que s’il doit être combattu c’est sur le plan idéologique et politique.

Journalisme douanier

La difficulté tient au fait que bien des journalistes politiques – et encore davantage leurs hiérarchies – pensent que d’une part leur travail se résume à une sorte de « journalisme douanier » (qu’avez-vous à déclarer ?) et que d’autre part, pour « faire de l’audience », il faut personnaliser à outrance et faire de la politique un spectacle. D’où la course de chevaux permanente vers l’Elysée et la prime donnée aux affrontements, aux matches, aux propos abrupts. Cette double conception laisse peu de place au débat d’idées, à la confrontation des programmes, à l’enquête et à l’analyse des motivations profondes des « professionnels » de la politique comme de leurs électeurs. Malgré la répulsion de bien des journalistes envers le FN, celui-ci a fait pénétrer avec force ses idées dans la société, comme l’atteste l’enquête d’opinion réalisée chaque année sur ce thème par Le Monde. Et il ne peut que faire son miel d’un climat d’affrontement entre politiques et entre politiques et médias.

Peut-être serait-il temps au contraire de faire de la place à un véritable journalisme, d’aller au fond des choses avec tous et sur tous les sujets, d’aider les citoyens à y voir clair, de montrer où sont les enjeux véritables. La redistribution politique en cours ne peut qu’y inciter. Encore faudrait-il que les journalistes qui informent sur la politique ait une conscience minimale de la mission qui est la leur et de l’attente de leurs publics.Le contexte et les surprises de ce premier semestre 2014 inciteront-ils les rédactions et les propriétaires de média à prendre le temps de la réflexion collective ? Le débat démocratique y gagnerait sûrement. Yves AGNÈS

 

Journalistes au front :« Une information ne vaut pas une balle… »

Les Entretiens de l’information ont organisé le 26 juin une « journée de réflexion » autour du thème « Informer sur les guerres de l’armée française ». Jean-Dominique Merchet (L’Opinion) a bien défini les différents rôles journalistique, en fait « trois métiers : reporter de guerre, suivi de l’actualité politico-militaire en France, et suivi de l’institution militaire elle-même », l’exemple de la féminisation des armées (15% des effectifs aujourd’hui) à l’appui.

Le deuxième métier est sans doute le plus ingrat, si l’on en croit les spécialistes. « Dans les rédactions, on ne s’intéresse qu’aux clichés : Bamako, c’est la libération de Paris, l’avancée des militaires c’est le Paris-Dakar, les opérations au Mali c’est la rémanence des djebels de la guerre d’Algérie », regrette Pierre Babey (ancien rédacteur en chef à France 3). Bruno Fanucchi (Le Parisien, président de l’Association des journalistes défense) renchérit : « Pour chaque reportage, il faut se battre pour partir. Lorsque sur le terrain on propose un sujet, un rédacteur en chef peut être intéressé, un autre non… quand on appelle d’Afghanistan, ce n’est pas très amusant ». Et Jean Guisnel (Le Point) enfonce le clou : « Maintenant, les rédactions veulent des gens qui sautillent d’un sujet à l’autre. Et si le papier n’est pas personnalisé, il n’a aucune chance de passer… »

Des relations professionnalisées

Pour les reporters sur le terrain – et particulièrement sur les opérations au Mali et en Centrafrique – être embedded (accompagner un détachement) ou pas ne paraît plus être un problème, comme lors de première guerre du Golfe. « C’est un mal nécessaire, mais les relations avec les militaires se sont professionnalisées depuis vingt-cinq ans, souligne Vincent Hugeux (L’Express). La clé est la clarté du contrat, le non-dit est générateur de toxines ». « Même dépendant totalement des militaires, comme moi à Gao, on peut avoir une autonomie de jugement » (Thomas Hofnung, Libération). « Sur le terrain, il ne faut pas montrer une proximité trop forte » (Claude Guibal, France Culture).

En Centrafrique, le lieutenant-colonel Thomas Mollard a encadré quelques 480 journalistes de tous pays en quatre mois. Son credo : respecter de part et d’autre un « pacte moral » ; « mon rôle est de vous permettre de faire votre métier ». Les journalistes confirment qu’il n’y a « aucun contrôle » sur le travail des envoyés spéciaux. Conclusion du patron de la Délégation à l’information et à la communication de la défense (DICOD) Pierre Bayle : « Les dernières opérations ont montré qu’on avait dépassé les incompréhensions ».

Jusqu’où prendre des risques ?

Question très présente chez les journalistes (comme chez les militaires et les responsables politiques). Nicolas Hénin, free lance : « J’ai maintenant peur de ce que je connais », le cauchemar d’une prise d’otages de dix mois en Syrie… Marc Semo (Libération) énonce un sentiment général : « Le grand changement, ce sont les prises d’otages ». Mais le risque est inégal : d’un côté les journalistes des grands médias qui peuvent y faire face, de l’autre, dénonce Stéphane Manier (membre du bureau de Reporters sans frontières) « la masse des indépendants, des occasionnels qui sont dans des situations extrêmement précaires et prennent des risques insensés ». Morad Ait-Habbouche a été de ceux-là, il dirige maintenant une petite agence et constate, amer, que les chaînes de télévision n’augmentent pas leur rétribution en fonction des risques. Alors il veut qu’on se pose « la bonne question : prendre des risques, pour quoi et pour qui ? » Lui répond : « Une information ne vaut pas une balle ». Y.A.

Le SNJ a organisé six ateliers d’échanges sur la déontologie

Dans la foulée d’une décision prise à son dernier congrès, en octobre 2013, le Syndicat national des journalistes a organisé six « ateliers déontologie » à Angers, Rouen, Lyon, Strasbourg Marseille et Paris. Dominique Pradalié, secrétaire générale et porte-parole, et Pierre Ganz, membre de la commission déontologie du syndicat, sont allés à la rencontre des journalistes d’un titre, ou d’une section locale, qui souhaitaient témoigner de leurs difficultés et quelque peu regonfler leurs batteries.

Ce qui ressort de l’étude de cas concrets ? D’abord le traitement sensationnaliste de l’information. Ainsi au Courrier de l’Ouest, dont le délégué syndical, Emmanuel Poupard, a organisé le premier des ateliers : « Depuis l’arrivée d’un nouveau rédacteur en chef, la ligne éditoriale du titre a changé, il faut vendre du fait divers à tout prix, au mépris parfois de la réalité de l’information ». Les journalistes, confrontés à des commandes d’articles « farfelues », doivent se soumettre ou biaiser; pour marquer leur désaccord, ils observent depuis mars une grève des signatures. Autres doléances partagées dans les ateliers : la confusion entre information et communication, la primauté du marketing, l’improvisation érigée en règle. « Derrière ces dérives, c’est bien un mépris à l’égard du travail de terrain qui se manifeste », estime Pierre Ganz. « Nos directions préfèrent fabriquer de l’info plutôt que la collecter et la diffuser », renchérit Emmanuel Poupard.

Les journalistes sont ainsi confrontés à des conditions de travail « choquantes », selon Dominique Pradalié, qui a plaidé pour la solidarité entre collègues : « Les rédactions souffrent de la disparition de tout lieu et de tout temps d’échange professionnel ». Mais elle a aussi rappelé le rôle des institutions représentatives du personnel et ouvert des pistes d’action juridique. « La déontologie, naguère considérée comme une question personnelle, est redevenue un enjeu professionnel et collectif, assure la secrétaire générale du SNJ en charge de ces questions. Les journalistes ont conscience que sans information de qualité, leur profession pourrait bien disparaître ». Pour pouvoir maintenir le cap, estime le SNJ, il leur faut des garanties, explicitement revendiquées par le syndicat depuis 2012 : une charte déontologique unique (*), la reconnaissance juridique des équipes rédactionnelles et une instance nationale de régulation professionnelle. Sur le métier des « ateliers déontologie », les participants ont même examiné le fonctionnement de conseils de presse existants, notamment celui de Belgique francophone. Bertrand VERFAILLIE

(*) Pour le SNJ, qui prône la défense des intérêts moraux des journalistes autant que celle de leurs intérêts matériels, celle rédigée par ses fondateurs en 1918 et réactualisée en 1938 et 2011.

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