Archive mensuelle de mai 2014

Comment travailler avec des sources qui ne sont pas habituées aux médias ?

A l’heure où le secret des sources fait l’objet de toutes les attentes, il n’est pas sans intérêt de s’intéresser à un autre volet de la relation entre un journaliste et ses sources : l’impact négatif qu’elle peut parfois avoir sur des personnes qui ne sont pas des habitués des médias. Le comité d’éthique de l‘Association canadienne des journalistes* vient de rendre public les réflexions d’un panel ad hoc sur la question du consentement des sources à être publiées. Trois journalistes expérimentés de la presse écrite audiovisuelle et une enseignante en journalisme composaient ce panel. Leur rapport soulève de bonnes questions.

L’explosion des outils et des médias numériques a démultiplié la possibilité pour chacun d’être une source. Si une personnalité publique sait ce qu’elle fait quand elle répond à un journaliste, une personne inexpérimentée voire vulnérable – marginaux, victimes – ne comprend pas forcément ce qui en jeu. « Partager une information avec un journaliste n’est pas un acte sans risque » soulignent les membres du panel, qui listent parmi les effets négatifs possibles la publicité, le sentiment d’humiliation, la perte de son emploi, la résiliation d’un contrat d’assurance, la déstabilisation des relations sociales ou psychologiques, le fait d’être ridiculisé ou agressé par les commentaires en ligne.

Le journaliste peut-il  se contenter d’informer ses interlocuteurs les plus fragiles, en suivant par exemple la formule utilisée par Neil Steinberg du Chicago Sun-Times pour recueillir un accord  : « Vous comprenez que j’écris pour un journal. Que je vous parle parce que je vais mettre ce que vous dites dans un article, qui  apparaitra dans le journal, que les gens pourront alors lire » ? Certains répondent non, s’alignant sur la démarche des médecins, pour lesquels le consentement à un traitement sans connaissance des conséquences potentielles est considéré comme nul et non avenu. D’autres répondent que le devoir des journalistes « est d’informer les gens, pas de prendre soin d’eux » et qu’un journaliste n’est ni un travailleur social, ni un avocat, ni le conseiller de ses sources.

Au Danemark l’article B/6 du code éthique affirme que « lors de la collecte et de la publication des informations, la confiance des autres ne doit pas être trahie.  Il ne faut abuser ni des sentiments d’autrui, ni de son ignorance, ni de son manque de contrôle de soi « . Le conseil de presse danois a ajouté cette recommandation «  Une attention particulière doit être accordée aux personnes qui  peuvent ne pas réaliser les effets de leurs déclarations ». Le comité d’éthique de l’Association canadienne des journalistes ne vas pas plus loin. Il se refuse à fixer des règles, notamment parce qu’il est délicat de définir des critères permettant d’identifier ceux qui mériteraient un traitement différent en tant que source. Il rappelle que « l’empathie et la sensibilité aux sources » sont des valeurs journalistiques. Et il invite les médias à discuter en interne de ces questions pour identifier et comprendre ces personnes « vulnérables ». P.G.

 * association fondée dans les années 90, qui se donne comme mission de « promouvoir l’excellence dans le journalisme » et regroupe 1500 journalistes canadiens, aussi bien anglophones que francophones

 

 

L’APCP écrit aux parlementaires

Le Parlement devrait prochainement examiner un projet de loi destiné à renforcer la protection de la confidentialité des sources des journalistes. La Commission des lois de l’Assemblée Nationale a adopté ce projet le 11 décembre 2013, mais la discussion parlementaire, initialement prévue en février 2014, a été reportée et n’est toujours pas inscrite au calendrier des débats.

L’APCP a toutefois décidé d’écrire aux députés et sénateurs. Aurélie Filippetti, ministre de la culture et de la communication, avait en effet proposé que l’examen de cette loi soit l’occasion d’un débat sur les moyens d’assurer la responsabilité des médias et des journalistes à l’égard du public, et inscrit l’audit de Marie Sirinelli sur l’éventuelle création d’un conseil de presse dans ce cadre ( lettre de mission du 2 décembre 2013, communiqué du 13 février 2014).

Notre association estime que le retard pris pour la discussion du projet de loi n’est pas une bonne nouvelle, la France étant en retard dans ce domaine sur d’autres législations en Europe. Tout ce qui renforce la liberté de l’information est nécessaire. Mais cette liberté ne peut se justifier sans la tout aussi nécessaire responsabilité des journalistes et des éditeurs, qui en est le corollaire dans l’esprit même de nos institutions.

L’APCP a donc écrit aux 925 parlementaires pour leur rappeler ce débat d’importance nationale et leur demander leur sentiment à ce sujet. lire ici la lettre aux parlementaires

L’attentisme du gouvernement vis-à-vis des médias

La longue période où l’URSS fut dirigée par Leonid Brejnev a été qualifiée par le terme « stagnation ». Le système, incapable de se réformer sur les plans économique, social et politique, se laissa distancer par les pays occidentaux. Lorsque Mikhaïl Gorbatchev voulut redresser la barre après l’épisode Andropov, il était trop tard.

La comparaison est tentante lorsqu’on observe la sphère médiatique française, bousculée notamment par la révolution Internet. Dénis de réalité, manque d’imagination et d’innovation, divisions et replis sur soi quand devraient se nouer des solidarités fortes, attentismes frileux et corporatismes renforcés… Les spécialistes les plus avertis ont beau sonner l’alarme, on semble attendre le pire. Comme si seule la tragédie pouvait engendrer le sursaut.

Il est vrai que notre culture politique nous conduit à désigner les coupables ailleurs, quel que soit son camp, plutôt qu’à s’allier devant l’adversité, ce qui suppose pragmatisme et souvent compromis.

Devant des désastres prévisibles et l’inertie collective des acteurs, le gouvernement peut-il rester l’arme au pied ? Il semble que dans ce domaine aussi, l’attentisme qui a prévalu depuis deux ans perdure. Lorsqu’est arrivée la grande secousse de 2008 pour la presse écrite, l’exécutif d’alors avait pris le taureau par les cornes et organisé des Etats généraux. On ne sent actuellement aucune volonté de ce genre à l’Elysée, Matignon ou rue de Valois.

Ainsi la demande simple, corollaire de l’audit de Marie Sirinelli, que nous avons formulée en février – mettre sur pied une conférence de consensus sur la création d’une instance de déontologie – n’a-t-elle reçu aucun début de réponse. Un signe parmi d’autres d’une certaine insouciance. Yves Agnès.




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