Dans les reportages consacrés à un meurtre suivi d’un suicide dans la cité tessinoise de Massagno, la télévision publique suisse italienne RSI puis l’hebdomadaire tessinois « il Caffè » avaient publié l’année dernière la photo du couple concerné. Le reporter de la RSI avait obtenu cette image auprès de proches au cours de son enquête sur la personnalité des victimes. Ni la chaîne de télévision ni l’hebdomadaire n’ont reçu de plainte des parents des victimes pour cette publication.
C’est un tiers, l’Association des Journalistes du Tessin - voir ici et là - qui a saisi le Conseil Suisse de la Presse, pour viol des règles professionnelles concernant le respect de la vie privée et l’identification des victimes. Car au delà de la couverture de ce fait divers, ce dossier, s’inscrit dans une évolution récente de la loi suisse, et, écrit le Conseil suisse de la Presse, « touche une question déontologique de fond » .
Le nouveau Code de Procédure Pénale appliqué depuis le 1er janvier 2011 sur tout le territoire de la Confédération Helvétique a introduit en effet une disposition sur la protection des victimes qui peut, en dehors de toute considération déontologique, être opposée aux journalistes. Cet article 74 du CPP encadre strictement la divulgation de l’identité des victimes concernées par une procédure. En dehors de l’audience publique, cela n’est possible pour « les autorités » comme pour « les particuliers » que si « la victime ou, si elle est décédée, ses proches y consentent ». L’objectif du législateur helvétique est de protéger des personnes particulièrement exposées, comme les mineurs, les victimes de certains crimes, les témoins, les proches des inculpés ou des accusés. Il s’agit d’éviter la publicité de certaines informations préjudiciable non seulement aux intéressés, mais aussi aux nécessités de l’enquête.
Cela réduit-il la possibilité pour les journalistes de diffuser nom et photo dès qu’une enquête pénale est ouverte ? Le rédacteur en chef des actualités régionales à la télévision suisse italienne note que « la norme introduite par le nouveau Code de Précédure Pénale n’a que partiellement corrigé l’habitude des journalistes du Tessin de publier les noms des protagonistes des affaires de sang » . Mais il précise que dans une affaire similaire à celle qui le conduit à s’expliquer devant le Conseil Suisse de Presse il ne choisirait sans doute plus aujourd’hui de publier des éléments d’identification. Il le regrette en arguant que publier l’identité et la photo d’une victime peut « contribuer à conserver un souvenir positif » . D’autres comme Guido Corti, le conseiller juridique du Conseil d’Etat (exécutif) du Tessin pensent que cette règle sur l’identité des victimes « est trop rigide » car elle « n’admet pas d’exceptions si la victime est personne connue ou assume une charge publique » . Dans ces cas, il estime que l’intérêt du public à l’information doit prévaloir. lire ici (texte en italien)
L’article 74 du code de procédure pénale suisse fait même parler même outre atlantique. Pierre Trudel, professeur à l’Université de Montréal et spécialiste du droit des communications parle d’un « un droit de veto [accordé] aux proches » et « comme membre du public (…) trouve qu’on est brimés » quand certaines images ne sont pas publiées. Dominique von Burg, le président du Conseil suisse de la Presse, ne partage pas cet avis : « il y a une culture différente » explique-t il au Magazine du Conseil de Presse québécois. « En matière de déontologie, on peut toujours défendre des arguments différents. Dans le monde anglo-saxon, la liberté d’opinion a un poids plus absolu. »
Selon la jurisprudence du conseil suisse de presse, la règle est donc de respecter la vie privée quand « l’intérêt public n’exige pas le contraire » et ne pas publier le nom ou des éléments d’identification des victimes. Ni la gravité des faits ni la saisine de la justice « ne suffisent à légitimer la mention du nom » .
Dans le cas soumis par l’Association des Journalistes du Tessin, il a ainsi blâmé les médias concernés pour non « respect de la vie privée des personnes » car à aucun moment la télévision RSI et l’hebdomadaire « il Caffè » n’ont démontré que la publication des photos avait l’accord des proches, et « encore moins [que] l’identification des victimes répondaient à un intérêt public » . l’avis du CsP
P.G. 13 mars 2013
Commentaires récents