Non, un Conseil de presse n’est pas un gendarme

L’opportunité déontologique de la publication par la presse des photos du petit Aylan au mois de septembre a provoqué des débats un peu partout. Là où existe un conseil de presse, ces instances réunissant public et professionnels ont apporté leur avis. Ainsi le Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone a conclu le 21 octobre que la publication de cette photo était d’intérêt général.

André Linard, secrétaire général de ce CDJ depuis sa création en 2009 , revient ici sur l’apport d’une telle institution à l’ensemble des médias.

A ceux qui, en France, s’inquiètent de la création éventuelle d’un Conseil de presse ou de déontologie des journalistes, je dirais d’abord : « levez les yeux de l’Hexagone et regardez au-delà des frontières ». Outre Quiévrain par exemple et dans plusieurs dizaines de pays européens. Les instances d’autorégulation y sont généralement considérées comme d’excellentes formules, alternatives d’une part à la déresponsabilisation des rédactions et d’autre part au contrôle politique.

andre linard  En Belgique francophone, le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) existe depuis fin  2009. Six ans d’expérience permettent de tirer les premières leçons. Parfois craint au début dans les rédactions comme un « gendarme », le CDJ est aujourd’hui largement perçu comme une aide, comme un appui à l’amélioration de la pratique journalistique quotidienne. Certes, une des fonctions du Conseil consiste à traiter des plaintes, avec ce que cela implique de conflictuel et de remise en question désagréable. Mais des plaintes contre des médias, il y en a toujours eu et il est préférable qu’elles soient traitées par des pairs plutôt que par des juges du Judiciaire qui pourraient malmener, volontairement ou non, la liberté de la presse. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, le constat par le CDJ d’une faute déontologique n’est pas toujours mal reçu. Il permet parfois de ne plus commettre les mêmes erreurs. Car si nombre de fautes sont commises sous contrainte, d’autres résultent de l’inattention ou de la méconnaissance de la déontologie.

Élaborer un cadre de référence utile

Outre les plaintes, le Conseil est aussi un lieu de conseil. Chaque semaine, deux à trois questions me sont posées par des journalistes ou des rédacteurs en chef confrontés à des difficultés concrètes et qui souhaitent une aide. Régulièrement aussi, je visite des rédactions afin d’échanger avec les journalistes au sujet de leurs pratiques, des problèmes récurrents, des pressions qu’ils subissent… Le CDJ contribue par là à la formation permanente et fournit des outils pour mieux résister aux pressions.

Plus globalement, lorsque la profession est confrontée à des défis communs, le CDJ cherche à élaborer un cadre de référence utile. Après les événements de Paris début janvier, il s’est attelé à proposer des points de repère aux rédactions qui doivent organiser en urgence la couverture en direct de tels événements. Précédemment, il a publié avec l’Association des journalistes professionnels un Guide de bonnes pratiques pour les relations avec les sources d’information. A la demande des journalistes eux-mêmes, il a rappelé les conditions garantissant la distinction entre journalisme et publicité ou encore les règles en matière d’identification des personnes. Il a actualisé les normes de base en adoptant un Code de déontologie complet. Certains de ces textes sont normatifs, d’autres sont des balises et dans les deux cas, les journalistes sont demandeurs – voir par exemple ici.

Une protection contre les menaces extérieures

Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard mais d’une construction bien pensée. Le CDJ est une initiative privée du monde des médias reconnue et financée à 50% par les autorités publiques, le solde venant des éditeurs. L’articulation privé – public est idéale pour garantir à la fois l’indépendance, la légitimité et la pérennité. Le Conseil est composé à 70% de professionnels du journalisme, ce qui constitue une condition de pertinence, et à 30% de personnes issues de la société civile, ce qui lui évite le corporatisme. Parmi les professionnels, journalistes et éditeurs se trouvent à égalité et tous y jouent le jeu sans jamais s’opposer en tant que groupe. Quant à notre CSA, il a compris d’emblée que les enjeux déontologiques ne sont pas de sa compétence et il nous transmet les plaintes qui les concernent.

Le respect de la déontologie journalistique n’est pas une atteinte à la liberté de la presse mais une protection contre les éventuelles menaces extérieures de restriction de cette liberté. L’existence d’un Conseil de presse ou de déontologie n’est pas une contrainte pour les rédactions mais un référent et une assurance de voir les problèmes traités par les pairs et non par une autorité extérieure. C’est l’autorégulation organisée qui garantit le mieux le droit du public à une information de qualité. J’attends avec impatience de serrer la main de mon /ma futur(e) collègue français(e). André Linard.

 

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